Parfois, une vie bascule sur un détail. Un parfum de terre humide, une cuisine de pierre au fond d’une forêt, un plat qui réconcilie enfin avec soi-même. À Montheron, près de Lausanne, c’est exactement ce qui se passe avec Alba Farnós Viñals. Venue de Barcelone, passée par les ombres de la restriction alimentaire, elle signe aujourd’hui une cuisine profondément lumineuse, ancrée dans le terroir romand mais traversée par la chaleur catalane.
De Barcelone à Montheron : un chemin loin d’être tracé
Au départ, rien ne destinait Alba à devenir cheffe dans une institution comme l’Auberge de l’Abbaye de Montheron. Fille unique d’ingénieurs, elle grandit dans un univers de chiffres, de performance, de sérieux. La cuisine, ce sont d’abord les mains des autres. Celles de sa nounou Maria Antonia, celles de sa grand-mère. L’odeur de l’ail qui dore dans l’huile d’olive, le pain qu’on trempe dans la sauce encore brûlante, les plats posés au milieu de la table pour tout le monde.
Puis vient l’adolescence. Là où la nourriture, symbole de fête et de partage, devient soudain une arme silencieuse. Alba développe un rapport dur à son corps et à l’assiette. Non pas par obsession de minceur, mais par besoin de contrôle, presque de punition. Elle mange peu, calcule, serre les dents. À l’université, en chimie, elle brille. Mais elle se nourrit surtout de café et d’exigence. Comme si chaque bouchée de plaisir devait être méritée cent fois.
C’est ce passé qui rend son présent encore plus bouleversant. Car aujourd’hui, à Montheron, elle cuisine tout l’inverse de la privation. Elle propose une cuisine de générosité, de saisons, de textures qui enveloppent. Une cuisine qui répare.
Une abbaye au cœur de la forêt, un terroir romand en pleine lumière
Si vous n’êtes jamais allé à l’Auberge de l’Abbaye de Montheron, imaginez ceci. Une bâtisse en pierre chargée d’histoire, posée au milieu des arbres, à quelques minutes de Lausanne mais déjà dans un autre monde. On entend le vent dans les branches, parfois le bruit de la rivière au loin. On se sent tout de suite un peu plus lent, un peu plus calme.
C’est ici qu’Alba a pris, début 2025, la suite du chef Rafael Rodriguez. La tâche est immense. L’adresse est connue pour sa cuisine de terroir, son lien fort avec les producteurs locaux, sa lecture moderne des traditions vaudoises. Plutôt que de tout bousculer, elle choisit la voie la plus discrète. Elle écoute les murs, les souvenirs des habitués, l’énergie de l’équipe. Puis elle commence à ajouter ses touches.
Son secret, c’est ce dialogue entre deux mondes. Les terres catalanes de son enfance et le terroir romand qu’elle apprivoise jour après jour. Entre huile d’olive et beurre de montagne, entre légumes du maraîcher voisin et souvenirs de recettes espagnoles longuement mijotées.
Une cuisine qui guérit: du contrôle à la confiance
Quand on sait d’où elle vient, on comprend tout de suite sa façon de cuisiner aujourd’hui. Pendant des années, Alba a compté, restreint, contrôlé. En cuisine professionnelle, elle retrouve d’abord cette rigueur scientifique. La chimie l’aide. Peser, doser, analyser, comprendre les réactions. Mais quelque chose bascule lorsqu’elle associe cette précision à l’idée de soin.
Elle n’est plus en train de mesurer pour se priver. Elle mesure pour offrir. Elle pense aux personnes qui vont s’asseoir dans la salle en bois de l’auberge. À celles qui viennent fêter un anniversaire, panser une peine de cœur, ou simplement oublier une semaine trop chargée. Chaque assiette devient un message très simple : vous avez le droit de vous faire du bien.
On retrouve cette intention dans ses sauces, souvent légères mais très parfumées. Dans ses cuissons lentes qui respectent la matière. Dans ses desserts qui ne cherchent pas à impressionner par la quantité de sucre, mais par l’émotion. Une bouchée doit raconter quelque chose. Parfois un souvenir d’Espagne. Parfois un sous-bois vaudois après la pluie.
Quand la Catalogne rencontre le canton de Vaud dans l’assiette
Ce qui intrigue le plus, c’est la manière dont Alba relie ses racines catalanes à son environnement romand. Elle ne fait pas de “fusion” spectaculaire. Elle travaille plutôt par petites touches, presque comme des clins d’œil.
Imaginez par exemple un poisson du lac Léman, cuit tout doucement, accompagné d’un jus aux arêtes, de fenouil local et d’une pointe d’ail confit. La technique est précise, le produit vient d’ici, mais le parfum rappelle vaguement une “suquet” de poisson catalane, ce plat de pêcheur humble et réconfortant.
Ou encore un légume racine vaudois, carotte ou panais, rôti jusqu’à devenir presque sucré. Il arrive avec une huile d’olive travaillée comme une sauce, relevée d’un peu de piment doux. On reconnaît les contours des plats de son enfance, mais posés sur une terre qui n’est pas la sienne d’origine. C’est là que naît sa signature.
Une recette simple pour goûter cet esprit à la maison
Évidemment, rien ne remplacera un repas à Montheron. Mais vous pouvez vous inspirer de cette passerelle entre Catalogne et Vaud dans votre propre cuisine. Voici une idée de plat simple, qui reflète cet esprit : des légumes racines rôtis à l’huile d’olive et herbes du jardin, à servir avec un peu de fromage frais romand.
Pour 4 personnes :
- 600 g de carottes (de différentes couleurs si possible)
- 400 g de panais ou de céleri-rave
- 3 c. à soupe d’huile d’olive extra vierge
- 1 c. à soupe de miel liquide
- 1 gousse d’ail
- 1 c. à café de paprika doux (type pimentón)
- 1 c. à café de thym séché ou 4 branches de thym frais
- Sel et poivre noir
- 200 g de sérac ou autre fromage frais romand
- 1 c. à soupe de jus de citron
Préparation :
- Préchauffez le four à 190°C. Épluchez les carottes et les panais, puis coupez-les en bâtonnets ou en gros quartiers.
- Dans un grand bol, mélangez l’huile d’olive, le miel, le paprika, l’ail pressé, le thym, le sel et le poivre. Ajoutez les légumes et enrobez-les bien.
- Étalez les légumes sur une plaque recouverte de papier cuisson. Évitez qu’ils se chevauchent trop.
- Enfournez pour 30 à 40 minutes. Retournez-les à mi-cuisson. Ils doivent être tendres à cœur et légèrement caramélisés sur les bords.
- Dans un petit bol, mélangez le sérac avec le jus de citron, un filet d’huile d’olive, un peu de sel et de poivre. Écrasez à la fourchette pour obtenir une crème rustique.
- Servez les légumes bien chauds, avec des cuillerées de fromage frais par-dessus ou à côté. Terminez par un dernier filet d’huile d’olive.
Ce plat est tout simple, mais il illustre bien cette rencontre. La douceur des légumes de terroir, la structure du fromage romand, la chaleur discrète du paprika et de l’huile d’olive. Autour de la table, on sent vraiment les deux mondes qui se parlent.
Un sacre discret, mais une influence profonde
À Montheron, Alba Farnós Viñals ne cherche pas la lumière médiatique à tout prix. Son “sacre” est discret. Pas de grand discours, pas d’esbroufe dans les assiettes. Mais peu à peu, son nom circule. Par les conversations au bureau le lundi matin, par les recommandations murmurées entre amis, par ces visiteurs qui sortent de l’auberge avec une sensation de calme et de justesse.
Peut-être est-ce cela, la vraie réussite. Transformer un rapport douloureux à la nourriture en un geste de soin pour les autres. Offrir, au cœur d’une forêt vaudoise, une cuisine qui parle de racines, de traversée, de réconciliation.
Si vous passez par les hauts de Lausanne, vous saurez que derrière les murs de pierre de Montheron, la Catalogne et le canton de Vaud partagent silencieusement la même table. Et qu’aux fourneaux, une ancienne étudiante en chimie continue d’écrire, plat après plat, une histoire très humaine où l’on se sent, enfin, autorisé à avoir faim de la vie.







Les habitudes autour de la cuisine et des repas se construisent souvent très tôt chez les enfants. Sur Ma Tatie, on voit régulièrement que ces moments du quotidien font partie des repères importants pour les familles.